Elle
Elle a eu trois enfants turbulents mais pas méchants, juste ce qu’il faut pour la faire « tourner en bourrique » comme elle disait souvent. On l’entendait souvent dire, levant les bras au ciel, « mais qu’est-ce que j’ai fait au Bon Dieu pour avoir des enfants pareils » ? Et eux continuaient à se disputer (et même à se battre) ou alors se sauvaient à l’extérieur quand elle saisissait le martinet. Le martinet, le pauvre, se retrouvait en piteux état, toutes les lanières finissaient par tomber, on ne sait par quel miracle. Quand elle en eut assez de le renouveler, elle se servit du filet à provisions, pas en macramé, en nylon, comme on les faisait dans les années soixante. Un petit coup sur les jambes et tout ce petit monde se calmait pour une heure (ou deux). Ça ne leur faisait pas bien mal, mais ça cuisait et laissait de petites traces rouges mais aucun des trois n'en a été traumatisé. Elle ne les avait jamais giflés, jamais ils n’avaient reçu de tape ailleurs que sur les cuisses. C’était une mère attentive et une épouse fidèle comme beaucoup de femmes. Aux repas, elle servait les meilleurs morceaux à son mari et à ses enfants et se contentait parfois des restes du repas précédent car elle ne voulait pas gaspiller ni les servir aux autres.
Puis un jour, après quelques aventures qu’elle pardonnait toujours, son mari s'amouracha d'une volaille de dix-huit ans. Elle le supplia, se traîna à ses pieds, il était toujours resté avec elle, jamais méchant, elle ne pouvait imaginer la vie sans lui. Rien n’y fit, le démon de midi avait frappé, impitoyable, laissant une femme accablée de douleur.
A quarante ans, elle retrouva une place d’employée de bureau (car elle était mère au foyer) et remonta peu à peu la pente. Dans son for intérieur, elle pensait qu’il reviendrait, que ce ne serait qu’une passade comme tant d’autres mais non, les années passaient jusqu’au jour où il se remaria. Vlan, prends toi ça dans la tête et quand il eut des enfants, le clou s’enfonça un peu plus, elle comprit enfin qu'elle l'avait perdu à jamais.
Peu à peu, la déprime fit son apparition puis, la vraie dépression l’attrapa et ne la lâcha plus. Médecins, examens, hôpitaux, maisons de repos pour se retrouver dans un établissement spécialisé d’où l’on ne sort jamais.
Lorsque je lui ai emmené mon petit garçon, elle l'a regardé sans vraiment réagir, comme si elle voyait un passant, je lui ai alors demandé comment elle le trouvait. Sa réponse m’a fusillée: « il est BIEN ». J’attendais « beau », on ne dit pas « bien » pour un bébé. Elle n'exprimait aucune joie, à cet instant j’ai compris que rien ne pourrait jamais plus la toucher, que toute parole réconfortante était vaine.
Elle a continué à régresser, son cerveau rongé par la maladie, elle ne reconnaissait pas ses propres enfants, plongée dans un monde où nous étions devenus transparents, invisibles, absents, inutiles.
Cette femme, c’était ma mère, elle est partie peu de temps après, je n’ai pas pleuré, elle était morte depuis longtemps.
